Pour lire l'image : quelques repères

 

 

Nous proposons ici non la description d'une séance pédagogique autour de la photographie de Stieglitz mais quelques éléments d'information et d'analyse qui pourraient servir de matériau à l'élaboration d'une telle séance (cf. confrontation du texte et de la photographie)

Le contexte

On connait les circonstance qui ont entouré la réalisation de ce cliché puisque Stieglitz lui-même les a évoquées. Photographe déjà renommé, écrivain, critique d'art, il voyage en première classe sur un paquebot en route vers l'Europe en juin 1907. C'est alors qu'il découvre les passagers de la dernière classe, celle de l'entrepont (the steerage) et il raconte en ces termes ce qui, de manière indissociable, constitue une expérience à la fois humaine et esthétique:"Un chapeau de paille rond ; une cheminée d'aération inclinée vers la gauche; un escalier incliné vers la droite; une passerelle mobile faite de chaînes; les bretelles croisées sur le dos d'un homme en bas; une machine ronde en acier, un mât coupant le ciel, complétant le triangle. J'étais fasciné. Je voyais les relations de ces formes entre elles — une composition de formes et, sous-jacente, une vision nouvelle qui me captivait, celle des gens simples. Et puis la sensation du bateau, de l'océan, du ciel, et le soulagement d'être loin de cette racaille qu'on appelle les riches. Rembrandt me vint à l'esprit et je me demandai s'il eût éprouvé les mêmes sensations que moi. Cette photo serait basée sur une composition de formes et le plus profond des sentiments humains — une étape dans ma propre évolution, une découverte spontanée." (Alfred Sieglitz, Aperture masters of photography)

C'est à partir de ce rapport qu'a perçu le photographe entre "une composition de formes et le plus profond des sentiments humains" que nous proposons quelques repères pour lire ce document.

Composition,

Un jeu de lignes puissantes organise la scène de manière géométrique en la tronquant, présupposant ainsi qu'une partie de la scène nous échappe et se prolonge en dehors de la prise de vue, selon le principe de cadrage appliqué par les impressionnistes et leurs continuateurs.

Ce découpage contribue à donner une intensité dramatique à la scène dans la mesure où les hommes qui l'habitent semblent pris dans un espace qu'ils n'ont pas organisé eux-mêmes et qui les domine.

En même temps qu'elle crée un effet de profondeur, la passerelle qui sépare en deux l'image accentue cette intensité dramatique: elle met clairement l'accent sur une opposition, pour ne pas dire une ségrégation entre le monde"d'en bas", principalement celui des femmes et des enfants et le monde "d'en haut" occupé surtout par des hommes. Ainsi cette passerelle vide ne fait rien passer mais au contraire divise, ce que ne fait qu'accentuer la clarté avec laquelle elle se détache sur l'ensemble.

Contrastes

De fait un autre trait notable est le jeu des oppositions de valeurs: dominante claire des vêtements de femmes sur fond sombre en bas et costumes sombres sur fond de ciel clair en haut, avec le contrepoint du canotier central qui fait écho au châle blanc du bas. le contraste est encore accentué par la pose "héroïque" du groupe d'hommes plus lointains, plus "anonymes" qui se détachent au fond sur l'horizon et la troublante présence humaine des femmes du premier plan dont on distingue beaucoup mieux les expressions, qui tâchent d'exister dans cet univers incongru chacune avec ses préoccupations immédiates, ses gestes quotidiens, ses pensées du moment, presque palpables tant l'image rend sensible l'empathie du photographe.

Connivence du regard

L'on perçoit en effet dans cette photographie une attention inquiète donnée à chaque être saisi dans son particularisme, depuis la désinvolture nonchalante du bourgeois au melon jusqu'au regard désabusé de la femme assise qui nous regarde la regarder. Ainsi, ce groupe n'est pas une masse indistincte : le cliché a su restituer l'unicité des êtres et donc leur dignité. Et l'on pense à cette analyse que fait Pierre Francastel de l'artiste moderne dans "Peinture et société": "Ce qui compte essentiellement c'est la vision rapprochée du monde[...] la vision moderne est une vision tendue dans la découverte d'un secret dans les détails[...] Le plus mystérieux, c'est le plus proche.''

Dans The Steerage, une partie du mystère de cette proximité réside aussi dans la situation même de ces personnages : le voyage est un retour vers l'Europe: déçus ou refoulés, les migrants s'en vont vers un destin qu'ils ignorent mais que nous connaissons dans ses grandes lignes: la première guerre mondiale, la crise économique vont entraîner leur lot de malheurs et précariser encore la situation des plus faibles. Qui parmi ces passagers saisis en ces minutes de juin 1907, quelque part sur l'atlantique, en aura réchappé?

Christian Perrier

La citation de Stieglitz est tirée d'Art Press n°155 de février 94.

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