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Emilie GUILLOT et  Pauline SOULAT   Première L Lycée Marguerite de Navarre à Bourges 
2000-2001                
                           

Travaux personnels encadrés : la frontière 

 Tous en route               pour Venise...

Monet Gondoles à Venise


Venise patrie du cosmopolitisme artistique

             

                 Venise ! Est-il un nom dans les langues humaines qui  fait fait rêver plus que celui-là ? 

              Il est joli, d'ailleurs, sonore et doux : il évoque d'un seul coup dans l'esprit un éclatant

              défilé de souvenirs magnifiques et tout un horizon de songes enchanteurs.

                                                                                Guy de MAUPASSANT,

                                                                    Venise, 5 mai 1885             

                                                                                                                                 

 SOMMAIRE


                Introduction

                I) Éclatante Venise

                     1) ”Une harmonie éblouissante d’architectures fantastiques

                     2 ) L’eau : calme et lumineuse alliée

                     3 ) Une beauté magnifiante        

                          Film Visconti, texte Thomas Mann, La mort à Venise

                          Tableau Monet, Le Palais des Doges

         II ) Un mythe...

                      1 ) Une perle dans son écrin.

                      2) La Sérénissime

                      3 )Venise libertine

                                   Textes Théophile GAUTIER et STENDHAL

                       4)Une porte vers l’Orient...

                 III ) Venise, patrie des romantiques

                      1) Le Mal du siècle.

                      2)Le paysage et la nature, un refuge pour les écorchés vifs

                      3)Une attirance vers l’au-delà

                       Textes François-René CHATEAUBRIAND et Lord BYRON

                       Tableau TURNER, Moonrise, The Giudecca and the Zitelle in

                        the distance

                 Conclusion

 

Tous en route pour Venise...

            Ce TPE s'inscrit dans le thème "La Frontière".

            En effet, l'art abolit les frontières et Venise en est la preuve puisqu'elle est un foyer culturel cosmopolite en Europe.

            Depuis toujours, Venise fascine. Elle est à la fois ville ouverte et ville secrète. La "Jolie fiancée de l'Adriatique", comme la nomment certains, n'était que vase et marécages quand les fuyards du sixième siècle  l'ont prise comme refuge et se sont acharnés à faire naître une ville de cette boue. Depuis, elle n'a pas cessé d'attirer les poètes comme Musset, de fasciner les écrivains, qu'ils soient Italiens comme Boito ou Allemands  comme Thomas Mann, les peintres, tels que l'Anglais Turner ou Monet le Français, et encore bien d'autres artistes. Elle est devenue un idéal artistique commun à toute l'Europe.

             Quels sont ces mystérieux charmes auxquels les artistes ont cédé et qui ont fait de Venise une ville cosmopolite, en particulier au dix-neuvième, période sur laquelle se portera notre attention ?

             On est certes  tenté d'évoquer l'incontestable beauté du site, un des premiers atouts de la ville ; mais suffit-elle à expliquer cette attraction qu'exerce la cité sur les artistes ? En effet, il est aussi nécessaire de comprendre comment la cité est devenue au fil des siècles un mythe, pour revêtir au dix-neuvième le rôle de terre d'accueil des romantiques tels que Chateaubriand ou Byron.

I) Éclatante Venise

    Venise. Ce mot à lui seul évoque la beauté, l’art, l’harmonie. Et c’est sans aucun doute cette idée d’esthétique à laquelle chacun songe d’abord quand il se demande pourquoi Venise attire et séduit.

La ville regorge d’atouts témoins de sa beauté.

          1) “L’harmonie éblouissante d’architectures fantastiques...”

    On pense bien sûr aux palais, églises, places, scuole, etc... La cité est un musée vivant où se côtoient des monuments et lieux de style très variés, tout en offrant au visiteur un paysage à l’harmonie esthétique envoûtante.

Dans son roman La mort à Venise, Thomas Mann raconte l’arrivée du romancier Aschenbach à Venise et décrit les nombreux édifices qu’il aperçoit depuis le bateau :

  Il le revoyait donc, ce prodigieux débarcadère, harmonie éblouissante d’architectures fantastiques que la république offrait à l’administration des navigateurs : il retrouvait la splendide légèreté du Palais des Doges, le Pont des soupirs, les colonnes sur la rive avec le Lion et le Saint, puis, fastueuse saillie, le flanc du temple fabuleux, l’échappée qui s’ouvre sur la Porte et la Grande horloge (...)”

  Cet extrait rend parfaitement compte de l’impact de l’architecture vénitienne sur les artistes : les monuments, qui pris comme unités sont des merveilles de styles, offrent en tant qu’ensemble une “harmonie éblouissante”, comme l’écrit Thomas MANN. Leur assemblage en une mosaïque d’édifices différents qui permet au voyageur de croiser au gré de ses balades une église gothique, un palais d’influence byzantine ou encore un campanile du style renaissant : la beauté de l’architecture vénitienne est donc plus éblouissante qu’une autre parce qu’elle naît du mélange d’édifices déjà prestigieux en tant qu’éléments indépendants.


           2) L’eau : calme et lumineuse alliée

    Cependant, cette architecture est magnifiée par un élément inhérent à la ville : l’eau, qui apporte calme et clarté. Thomas MANN évoque l’amour de son personnage pour la mer, alors qu’il séjourne dans un hôtel du Lido. L’immensité marine est alors un élément qui permet le repos de l’âme par la vision d’une sorte de néant, de gouffre immense qui atteint la perfection parce qu’il n’est plus qu’un espace infini. L’eau apparaît pour Aschenbach comme un élément permettant d’accéder à la beauté absolue, la perfection.

          

              Son amour de la mer avait ses racines profond : dans le désir de repos d’un artiste acharné qui souhaite trouver dans l’immense unité un refuge (...) dans le néant séduisant. Reposer  dans la  perfection, voilà la nostalgie de qui s’efforce à l’excellence.

  

   Néanmoins, si l’eau en tant qu’immensité marine convainc en partie Aschenbach de séjourner dans la ville, elle  n’est pas un atout propre à Venise. Si la mer offre un attrait certain à la ville, c’est l’eau DANS la cité qui fait jouir Venise d’une beauté si singulière.


  Il n’est nul  besoin d’évoquer les canaux, ponts et gondoles, que chacun connaît. L’eau magnifie les palais, capte et renvoie la lumière mieux que tout autre élément.

            Pour les impressionnistes, comme Monet, elle permet d’insérer dans leurs oeuvres le mouvement et la clarté qu’ils aiment à reproduire.

      Monet se rend à Venise avec sa femme Alice en automne 1908. C’est à cette époque que sa vue commence à baisser et qu’il commence la toile représentant le Palais des Doges, qu’il terminera dans sa maison de Giverny en 1912. En Mai de cette même année il exposera vingt-neuf   “Vues de Venise”  à la galerie Bernheim-Jeune, en Allemagne. Cette représentation du Palais des Doges est actuellement exposée au dépôt du Kunsthaus à Zurich.  

     Les  impressionnistes, qui se voulaient peintres du changement, de l’éphémère, aimaient peindre l’eau qui permettait, par le jeu des reflets, d’introduire dans leurs tableaux la lumière, la clarté, la notion de “flou”, de mouvement. Monet insiste sur son désir de peindre sur nature, même si c’est à Giverny qu’il a fini ses toiles. Il dit en parlant de ses vues de Venise :

                 Ça ? Mais c’est détestable... Je suis allé deux fois à Venise avec  ma femme. J’ai pris des notes et j’aurais dû y retourner. Mais ma femme est morte et le courage m’a manqué. Alors j’ai terminé de chic... et la nature s’est vengée.”

     Ainsi, Venise était le lieu idéal pour que les impressionnistes, qui mettaient un point d’honneur à travailler en plein air, s’adonnent à leur art dans une ville embellie par la présence de l’eau.

     Ici, les couleurs offrent un mélange de tons chauds et froids. Ici, on remarque des tons chauds, avec des touches jaunes ou roses, qui se mêlent aux tons froids que sont les bleus et verts. Ainsi, l’eau attirait les peintres par la luminosité des couleurs qu’elle offrait.

Monet Le   Grand Cana l                                               Monet, Le Palais des Doges

                                                            

         3 ) Une beauté magnifiante

      Si la beauté de Venise peut s’expliquer par la présence de merveilles architecturales et de l’eau qui y circule, il est bon de comprendre que cette beauté est le résultat d’un ensemble, qu’on ne peut pas la décomposer. Cette idée est très présente dans La Mort à Venise, le film de Luccino Visconti ou le roman de Thomas Mann. Aschenbach, écrivain dans le roman et compositeur dans le film, rencontre à Venise un adolescent à la beauté envoûtante, Tadzio, qu’il tentera de séduire. Est ce vraiment un hasard si l’histoire se déroule à Venise ? La ville n’est pas un simple décor... Elle est un facteur actif de cet hymne à la beauté pure qu’est La Mort à Venise. Dans une description de Tadzio, Thomas Mann écrit :

                 Un superbe soleil l’inondait d’un éclat somptueux et la perspective exaltée de la mer, comme un fond de tableau, continuait à le mettre en valeur”.

     Venise attire car sa beauté flatte celle de ceux qui s’y trouvent. Senso, une nouvelle écrite par Camillo Boito en 1883, rapporte le journal secret de la comtesse Livia et sa rencontre à Venise en voyage de noces avec Remigio, un beau lieutenant qu’elle aimera passionnément. La comtesse exprime très clairement et à plusieurs reprises l’idée que Venise la fait se sentir plus belle. :

                  “Je dirais que j’ai atteint le zénith de ma beauté (...) lorsque j’eus passé ma vingt-deuxième année, à Venise (... ). Je renaissais à Venise. Ma beauté était dans tout son éclat."

Mais pourquoi la ville rend-elle si beaux ceux qui s’y trouvent ? Il faut pour répondre à cette question prendre en compte la beauté du site, évoquée précédemment, qui immerge le visiteur dans une atmosphère enchanteresse. A la beauté de la ville s’ajoute son riche et glorieux passé, encore présent dans les esprits au XIXème, qui créé une ambiance de prestige, dans laquelle nombreux artistes aimaient à se mouvoir.

II)    Un mythe....

         Il  est évidemment beaucoup trop simpliste de dire que la seule beauté du site est ce qui attira tant d’artistes à Venise. Le nom même de la ville suffit à éveiller l’imaginaire de chacun, preuve qu’il existe bien un “mythe vénitien”. Dans le dictionnaire, un mythe est “une chose tellement rare qu’elle en paraît fabuleuse, sans existence réelle.”

         Dans l’imaginaire collectif, Venise tient une place à part, et c’est ce qui la rend séduisante. A travers les oeuvres étudiées, nous avons essayé d’extraire, d’analyser et de comprendre les principaux éléments qui font de Venise une cité mythique.

         Un mythe, même s’il est basé sur un élément concret et réel, grandit dans la pensée, l’imaginaire. Venise n’échappe pas à la règle, et, pour comprendre le mythe, il faut chercher vers tout ce qui  “entoure” la ville, concrètement ou plus abstraitement.

.

      1) Une perle dans son écrin

           Dans La Mort à Venise, lors du trajet en bateau d’Aschenbach d’une “île de l’Adriatique” jusqu’à Venise, la ville est déjà là, qui remplit les pensées de l’écrivain.

                  “ Il était debout au pied du mât de misaine, le regard lointain, dans l’attente. Il se rappelait  l’enthousiasme, la mélancolie de sa jeunesse, quand les coupoles et les campaniles de ses rêves étaient surgis de ces eaux, (...).”

         La position géographique de Venise lui permet de se faire attendre puisque pour y parvenir, il faut traverser la mer. La Lagune s’impose comme une sorte de frontière entre le monde réel et Venise. L’attente augmente le désir. Elle est une période qui permet aux voyageurs “d’inventer “  Venise un dernier instant avant de l’atteindre.

       Ce désir de voir la ville accru par la traversée ne s’éprouve que lorsqu’une première attirance a poussé le visiteur à prendre la décision de se rendre à Venise. Il faut donc chercher plus loin les autres éléments du mythe vénitien...

2) La sérénissime

         Puisque notre attention se porte plus particulièrement sur le dix-neuvième siècle, il convient pour comprendre ce mythe, de s’intéresser  aux siècles précédant cette époque.

         En effet, même si chacun connaît le brillant passé de la ville, voici un bref  rappel historique :

      

Dès le XIème siècle, Venise atteint une puissance incontestable. Du XIème au XIVème, la cité fut sans nul doute la plus grande puissance méditerranéenne. Elle avait obtenu des privilèges commerciaux sur l’empire Byzantin et tiré parti des croisades en vendant vivres et navires et en ouvrant des comptoirs en Méditerranée.

                Si le XIVème siècle fut difficile en raison d’une épidémie de peste et d’une grave crise économique, Venise connut au XVème l’apogée de sa puissance. Elle avait étendu son empire maritime en Méditerranée et sa domination sur divers empires orientaux. Puis, voulant se constituer un territoire intérieur, elle avait annexé plusieurs villes italiennes jusqu’au fleuve Adda, dans la région de Milan.

                Aux XVI et XVIIèmes siècles, Venise ayant consolidé son domaine, avait opté pour une prudente neutralité et s’efforçait de ne pas prendre part aux conflits fréquents entre les grandes monarchies européennes.

                Sa puissance politique lui avait permis de jouir également d’un prestige culturel, en devenant le troisième centre de la Renaissance italienne après Florence et Rome. C’est l’époque de Titien, le Tintoret, ou Véronèse.

               Au XIXème siècle, le pouvoir de la Sérénissime avait commencé à s’affaiblir lors d’une nouvelle crise économique et d’une épidémie de peste, annonçant le prochain déclin de la République au XVIIIème, sur lequel nous reviendrons ultérieurement.

La stabilité des institutions politiques de la cité ont fait de la république vénitienne un mythe politique et de puissance.

 Au XIXème, cette puissance est déchue mais elle est par ce fait magnifiée dans l’imaginaire collectif : puisque l’hégémonie de la cité n’est plus, son passé se crée, encore plus prestigieux qu’il ne l’a été, dans les pensées de chacun. Ce mythe d’une cité au passé glorieux règne encore dans la ville au XIXème par la présence de palais ou monuments témoins de cette richesse passée.

         3) Venise libertine

       Cette image de richesse, de prestige est à l’origine d’un autre élément du “mythe vénitien”. En effet, la prospérité permet à Venise d’être une ville de fête, de plaisir, de libertés. Philarète Chasles évoque  “ une vie charmante, enivrante, sans force, sans principes, sans vergogne, pleine de poisons, de parfum, de délices.”

       L’image d’une cité libertine n’existe pas dans d’autres villes. Au XIXème siècle, règne encore dans les esprits la figure d’une ville où tout est permis, où chacun peut s’adonner au plaisir sans contraintes, sans reproches, d’ une ville de perversion et de liberté. Incarnée par Casanova, elle est très présente dans la littérature. Dans les deux textes ci-joints, Théophile Gautier et Stendhal évoquent tous les deux cette gaieté qui émane de la ville. Ils semblent aimer la liberté dans l’expression et l’assouvissement de leurs désirs qui ailleurs serait jugée vulgaire mais qui à Venise est une marque de simplicité, de franchise, d’exacerbation du plaisir.

                        Au XIXème, cette société de plaisir n’est plus aussi “animée” qu’ à l’époque glorieuse de la ville mais tout comme le temps magnifie la puissance politique et économique de la ville, il la glorifie et son “apogée libertine” devient légende...

    La Mort à Venise est la preuve que ce mythe d’une Venise ville de plaisir est bien réel.

Thomas Mann évoque à diverses reprises l’idée de plaisir, de jouissance qui règnent dans la cité :

       (...) Il prit son stylo. Mais au bout d’un quart d’heure déjà, il trouva stupide de frustrer ainsi son esprit d’une si savoureuse occasion de jouissance(..)”


  “ cette vie adorablement futile, diverse indolemment, qui alternait jeux et repos, flâneries et barbotages...”

       Dans ce dernier extrait, la vie de Tadzio décrite par Thomas Mann pourrait tout à fait s’appliquer à celle d’un libertin du XVIIIème. Ainsi, comme nous l’avons dit précédemment, Venise n’est pas ici un simple décor. Thomas Mann évoque Tadzio comme un personnage qui définit le plaisir comme étant une valeur essentielle. Le fait qu’il choisisse Venise comme lieu de séjour pour son personnage est la preuve qu’il existe un mythe de la Venise libertine, que dans les esprits la cité conserve ce caractère de ville de plaisir, de jouissance et d’indolence, alors même qu’à l’époque de l’histoire, au début du XXème siècle, la réalité festive de la ville n’est plus.

       4) Un pont vers l'Orient

   Pour conclure sur ce mythe vénitien, il est important de rappeler que Venise était une cité qui, par sa position géographique, avait servi d’intermédiaire commercial entre Occident et Orient en vendant à l’Est des esclaves et des draps de laine d’Europe centrale et à l’Ouest des épices et soies orientales. Son hégémonie lui avait permis -entre autres- d’orner la basilique Saint Marc de richesses de style orientales comme ces fameuses mosaïques dorées.

    Ainsi, au XIXème siècle, Venise était pour les européens une ouverture vers l’Orient. En effet, à cette époque, l’Orient fascinait et cette période était marquée par une sorte d’attirance des artistes européens pour les pays orientaux qui les faisaient rêver car ils évoquaient le lointain, des couleurs telles que le violet, le pourpre ou le doré, des parfums, des épices, la richesse dans les bijoux, les monuments décorés d’or, etc... Jean Giono a écrit en 1954 dans Voyage en Italie en parlant de Venise : “c’est un endroit où l’Orient (...) entre profondément en Europe”. Ainsi le mythe vénitien s’est également fondé sur cette idée que Venise était la “porte” de l’Orient, à une époque où les contrées de l’est représentaient un fantasme esthétique en Europe.


III. Venise, patrie des romantiques

 Au XVIIIème, le déclin de la république est annoncé.

Là encore, il est important de donner quelques repères historiques :

            - Après la crise économique de la fin du XVIIème, Venise propose aux familles riches de faire partie de la classe dirigeante de la ville. Ces familles, n’ayant plus confiance en la république vénitienne, refusent. L’organisation sociale et politique de la ville est alors compromise. On ne fait plus confiance à la république.
            - En 1793, c’est Venise qui affiche sa neutralité face aux autrichiens qui envahissent le territoire.
            - Napoléon Bonaparte, jugeant cette neutralité comme une faiblesse entre en Vénétie pour combattre les Autrichiens.
            - En 1797, il cède aux Hasbourg, dynastie au pouvoir, une partie du territoire vénitien.
            - En Avril-Mai de cette même année, il déclare la guerre à Venise mais promet de ne prendre que le Palais des Doges si la ville accepte les conditions de Bonaparte et ses réformes pour le gouvernement. Le 12 mai 1797, les vénitiens acceptent.
            - Le 17 janvier 1798, par le Traité de Campoformio, Napoléon abandonne Venise à l’Autriche et à ses troupes.

         1) Le “Mal du Siècle” :

            Le dégoût des artistes pour le monde dans lequel ils vivent les attire à Venise qui meurt puisqu’elle s’enfonce lentement dans les eaux de sa Lagune et que sa gloire n’est plus. Les romantiques peuvent exprimer leur malaise dans cette ville où ils ont l’impression d’être compris. Ce malaise des artistes s’exprime chez certains écrivains comme Chateaubriand et Musset, ou chez les peintres comme Turner.

            Chateaubriand évoque dans les Mémoires d’Outre Tombe son dégoût pour une société nouvelle. Il ne trouve aucune beauté aux architectures modernes qu’il estime “élevées à la hâte”, et qui pour lui, montrent la décadence de la civilisation de son temps. Il y préfère les “vestiges de grandeur”, tout ce qui témoigne du passé. Il refuse “l’empreinte chétive de la main de [son] siècle” et oppose la “pauvreté” de ses contemporains à la “magnificence du génie des pères”.

            De son côté, Musset , dans La Confession D’un Enfant du Siècle, une des oeuvres caractéristiques du mouvement romantique, exprime son tourment à travers le personnage d’Octave : “Moi qu’une destinée impitoyable entraînait sans cesse plus avant dans un abîme et à qui en même temps une horreur secrète montrait sans cesse la profondeur e cette abîme où je tombais !”. Plus loin dans ce même roman, il évoque ce sentiment de submersion dans cette “destinée impitoyable” lorsqu’il écrit : “Ô misérable! Ces voix lointaines que tu entends dans ton coeur, tu crois que ce sont des sanglots ; ce n’est peut-être que le cri de la mouette, l’oiseau funèbre des tempêtes, que le naufrage appelle à lui.” Il insiste sur cette perpétuelle rébellion contre lui-même et contre la société, et comme tout romantique, il évoque la mort comme une solution à son insupportable malaise.

        Ce malaise s’exprime également dans la peinture, comme lorsque Turner représente Un coucher de soleil sur la Giudecca et la Zitelle vu de loin. Cette aquarelle, peinte vers 1840, présente un ensemble où ciel, terre et mer ne sont pas clairement distincts. Les contours flous donnent l’illusion d’un monde sans fin où l’on se sent perdu. De plus, sur la droite, la Giudecca nous apparaît sous des tons orangés qui peuvent évoquer la rouille, la nostalgie d’un temps révolu, du passé, de la gloire rongée par le temps.

Turner Un coucher de soleil sur la Giudecca et la Zitelle vu de loin.CA 1840

        Ainsi, l’étude de ses trois oeuvres nous permet d’analyser le malaise romantique, divisé entre la nostalgie d’un passé jugé meilleur et le sentiment d’exil dans un monde incompréhensif et focalisé sur le progrès.
 

      2) Le paysage, un refuge pour les écorchés vifs.

      Ce malaise pousse les artistes à trouver refuge dans la nature, qui reste placide, et le paysage. Venise s’imposait à eux puisqu’elle était alors, à leur image, en déclin, en perpétuelle remise en question, autant sur un plan politique que physique par son enfoncement progressif dans la Lagune et l’oppression exercée par la présence des Autrichiens. Boito l’évoque abondamment dans sa nouvelle Senso :

    “ Nous ne voyions plus que quelques nobles austrophiles, ruinés et parasites, quelques hauts fonctionnaires tyroliens, durs, têtus, puant la bière et le mauvais tabac.”

     L’omniprésence des militaires autrichiens créé une atmosphère étouffante pour les Vénitiens. Ainsi, les romantiques qui souffraient du même mal puisqu’ils se sentaient oppressés par les progrès du monde dans lequel ils vivaient, pouvaient se laisser aller à leurs tourments dans cette ville où ils avaient l’impression d’être compris.

     Ainsi, Venise leur permettait d’exalter leur malheur, leur passion destructrice car le paysage leur paraissait le reflet de leur âme.

Byron exprime justement son attachement à Venise, grandissant avec le déclin de la cité dans son poème Childe Harold :

           

“I loved her from my boyhood ; she to me

Was a fairy city of the heart,

Rising like water-colums from the sea,

Of joy the sojourn, and of wealth the mart;

And Otway, Radcliffe and Shakespeare’s art,

Had stamp’d her image in me, and even so,

Although I found her thus, we did not part ;

Perchance even dearer in her day of woe,

Than where she was a boast, a marvel, and a show.”

Traduction :

            Je l'aimais depuis mon enfance. Elle était  une cité magique dans mon coeur, sortant des flots comme des colonnes d'eau : lieu de gaieté et foyer d'abondance.

            L'art d'Otway, Radcliffe, Shiller et Shakespeare avaient gravé en moi son image et, bien que je l'aie vue dans sa ruine, je ne m'en suis pas éloigné.

           Sûrement Venise est-elle plus chère à mon coeur en ses jours malheureux que lorsqu'elle était glorieuse, merveilleuse et splendide.

                                                         Lord BYRON,

                                                                 Childe Harold, chant IV, 1818

       De la même manière, Chateaubriand, dans l’extrait des Mémoires d’Outre Tombe évoqué précédemment, glorifie tout ce qui témoigne du déclin de la cité, ou de sa lente mort. Il évoque les “vestiges de grandeurs”, “traces des arts”, qu’il juge être des “délicatesses”. Il décrit Venise comme “une belle femme qui va s’éteindre avec le jour.” Le texte nous a paru tout à fait révélateur de ce qui a attiré les romantiques à Venise.
  

Il y a assez de civilisation à Venise pour que l'existence y trouve ses délicatesses. La séduction du ciel empêche d'avoir besoin de plus de dignité humaine ; une vertu attractive s'exhale de ces vestiges de grandeur, de ces traces des arts dont on est environné. Les débris d'une ancienne société qui produisent de telles choses, en vous donnant du dégoût pour une société nouvelle ne vous laissent aucun désir d'avenir. Vous aimez à vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de vous ; vous n'avez d'autre soin que de parer les restes de votre vie à mesure qu'elle se dépouille. La nature, prompte à ramener les jeunes générations sur des ruines comme à les tapisser de fleurs, conserve aux races les plus affaiblies l'usage des passions et l'enchantement des plaisirs.

        Venise ne connut point l'idolâtrie : elle grandit chrétienne dans l'île où elle fut nourrie, loin de la brutalité d'Attila. Les descendantes de Scipion, les Paule et les Eustochie, échappèrent dans la grotte de Béthléem à la violence d'Alaric. A part de toutes les autres cités, fille aînée de la civilisation antique sans avoir été déshonorée par la conquête, Venise ne renferme ni décombres romains, ni monuments des barbares. On n'y voit point non plus ce qu'on y voit  dans le nord et l'occident de l'Europe, au milieu des progrès de l'industrie ; je veux parler de ces constructions neuves, de ces rues entières élevées à la hâte, et dont les maisons demeurent ou non achevées, ou vides. Que pourrait-on bâtir ici ? de misérables bouges qui montreraient la pauvreté de conception des fils auprès de la magnificence du génie des pères ; des cahutes blanchies qui n'iraient pas au talon des gigantesques demeures des Foscari et des Pesaro. Quand on avise la truelle de mortier et la poignée de plâtre qu'une réparation urgente a forcé d'appliquer contre un chapiteau de marbre, on est choqué. Mieux valent les planches vermoulues barrant les fenêtres grecques ou moresques, les guenilles mises à sécher sur d'élégants balcons, que l'empreinte  de la chétive main de notre siècle.

      Que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque, Byron passèrent ! Que ne puis-je achever d'écrire mes Mémoires à la lueur du soleil qui tombe sur ces pages ! L'astre brûle encore dans ce moment mes savanes floridiennes et se couche ici à l'extrémité du grand canal. Je ne le vois plus ; mais à  travers une clairière de cette solitude de palais, ses rayons frappent le globe  de la Douane, les antennes des barques, les vergues des navires, et le portail du couvent Saint-Georges-Majeure. La tour du monastère, changée en colonne de rose, se réfléchit dans les vagues ; la façade blanche de l'église est si fortement éclairée, que je distingue les plus petits détails du ciseau. Les encloîtrures des magasins de la Giudecca sont peintes d'une lumière titienne ; les gondoles du canal et du port nagent dans la même lumière. Venise est là, assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme qui va s'éteindre avec le jour ; le vent du soir soulève ses cheveux embaumés ; elle meurt saluée par toutes les grâces et les sourires de la nature.

                                                       Les Mémoires d'Outre-Tombe,

                               François-René CHATEAUBRIAND, 1849-1850

                                                                                   

        3 ) Une attirance vers l'au-delà :

       Pour les romantiques, la mort, comme la nature, est un refuge, un monde qu’ils  voient comme la seule porte possible vers un absolu et non comme une fatalité, idée reprise dans la Mort à Venise. En effet, à la fin du roman , et du film, Aschenbach meurt alors que Tadzio qui marche dans la mer, lui lance un dernier regard . Lucchino Visconti, comme Thomas Mann, insiste sur le fait que le regard de Tadzio, sur lequel Aschenbach ferme les yeux une dernière fois  est une invitation à un bonheur, un apaisement dans la mort.

       “Sa tête, au dossier de la chaise, avait lentement suivi le mouvement de celui qui là-bas, marchait ; et maintenant elle se dressait, toujours liée à ce regard, puis retomba sur la poitrine, de sorte que les yeux voyaient encore d’en dessous, tandis que le visage prenait l’expression détendue, en soi- même absorbée, de qui s’abandonne au plus profond sommeil. Mais n’était-ce pas comme si le pâle, l’adorable Meneur des morts là-bas lui souriait, lui faisait signe ? Comme si, détachant la main de la hanche, il indiquait une voie, comme s’il le précédait en glissant vers des immensités prometteuses ?”

       L’attirance de certains artistes pour la mort, qu’ils jugent être une libération, est exprimée à plusieurs reprises dans les oeuvres de notre corpus.

Dans “ La Confession...”, Octave se parle à lui même sur le lit de mort de la femme qu’il a aimé, il dit :

“Je crois qu’il te faut mourir . (...) Te voilà, non plus avec  des désirs vagues mais avec des regrets réels. Et tu hésites? Qu’attends-tu ? (...) Quel autre parti te reste t-il pour achever ton souffle de le corrompre ? “

    Musset l’exprime clairement : lorsque la vie devient trop insupportable, la mort offre un moyen d’évasion.

      Cette attirance pour l’au-delà s’exprime également dans la peinture de Turner, Un coucher de soleil sur la Giudecca et la Zitelle vu de loin.. En effet, on note la présence de gondoles noires qui paraissent être un aperçu de l’autre monde, l’au delà, suggéré par la convergence de deux lignes diagonales en point éclairé par la clarté de la lune.

       Enfin, Chateaubriand semble se complaire dans la lente mort de Venise puisqu’il l’exprime clairement en écrivant: “ Vous aimez à vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de vous “.

       De plus, dans un autre extrait, il décrit le cimetière juif de Venise, où George Sand serait également allée, et prouve une fois de plus l’attirance des romantiques pour la mort.

Il semble la concevoir comme un autre monde qui ne l’effraie pas. Il dit en effet “j’épiais la mort autour de deux urnes funéraires” et évoque “la défunte juive” qui “[l’]attendait depuis 398 ans” qu’il juge “heureuse” car morte et donc loin des événements politiques ou sociaux, symbolisés par les “tragiques aventures” du “Doge Foscari”.

    Ainsi, Venise qui, comme nous l’avons dit précédemment, souffrait et mourait à petit feu physiquement, par son enfoncement progressif dans la mer et moralement puisque les Autrichiens lui “volaient son âme”, était le lieu idéal pour que les romantiques approchent la mort, la côtoient avec un certain plaisir, car ils voyaient là un pas vers un bonheur absolu.

     Débarqué à l’aube en dehors de San Nicolo, j’ai pris mon chemin en laissant le fort à gauche. Je trébuchais parmi des pierres sépulcrales : j’étais dans un cimetière sans clôture où jadis on avait jeté les enfants de Judas. Les pierres portaient des inscriptions en hébreu ; une des dates est l’an 1435 et ce n’est pas la plus ancienne. La défunte juive s’appelait Violante ; elle m’attendait depuis 398 ans, pour lire son nom et le révéler. A l’époque de son décès, le Doge Foscari commençait la série des tragiques aventures de sa famille : heureuse la juive inconnue dont la tombe voit passer l’oiseau marin, si elle n’a pas eu de fils.

    Au même lieu un retranchement fait avec des voliges de vieilles baraques, protège un nouveau cimetière ; naufrage remparé des débris de naufrages. A travers les trous des chevilles qui cousirent ces planches à la carcasse des bateaux, j’épiais la mort autour de deux urnes cinéraires ; le petit jour les éclairait : le lever du soleil sur le champ où les hommes ne se lèvent plus, est plus triste que son coucher.

                                     Les Mémoires d’Outre-Tombe, Chapitre 17, François-René CHATEAUBRIAND, mardi 17 septembre 1833,

 

 


L’attirance des artistes pour Venise au XIXème siècle s’explique ainsi par divers éléments.

                       L’évocation de l’esthétique du lieu est bien entendu inévitable : les artistes viennent à Venise car ils y cherchent un idéal esthétique, figuré par les palazzi   (palais ), l’acqua (l’eau) et la clarté qu’elle apporte.

                       Mais la beauté de Venise se créé également dans l’imaginaire. Venise est un mythe par son passé prestigieux, sa réputation de libertine, sa proximité avec l’Orient qui faisait rêver au XIXème, siècle des voyages.

                       Enfin, elle s’est imposée comme une terre d’asile pour les romantiques qui ont pu exprimer leurs tourments intimes mieux que n’importe où puisque la ville connaissait également la souffrance, représentée par l’oppression autrichienne et l‘enfoncement dans la - célèbre- Lagune.

                   Venise était ainsi au XIXème une ville cosmopolite où se sont rendus des artistes venus des quatre coins de l’Europe.
                   Et Musset, Turner, Mann, Byron, Boito et les autres ne s’y sont pas trompés puisqu’aujourd’hui encore, Venise reste la cité unique que chacun connaît.